Depuis 2010 et la parution du livre de Rachel Botsman et Roo Rogers « What’s mine is yours », le terme économie collaborative s’est installé dans nos sociétés post-modernes, annonçant un nouveau modèle de société où le partage des biens, des espaces et des outils deviendrait norme. La condamnation d’Uber à Londres questionne l’économie collaborative. Enfin !

Depuis 2010 et la parution du livre de Rachel Botsman et Roo Rogers  » What’s mine is yours », le terme économie collaborative s’est installé dans nos sociétés post-modernes, annonçant un nouveau modèle de société où le partage des biens, des espaces et des outils deviendrait norme. Portée par la technologie digitale, cette nouvelle économie en réseau permettrait, nous disait-on, de produire de la valeur collective, transformerait les modes d’organisation du travail, mutualiserait les ressources, favorisant l’usage plutôt que la possession. Bref, l’économie peer-to-peer changerait tout, vers le mieux.

C’est ce qu’on nous disait. Il y avait du vrai : Moocs et partage du savoir, coproduction, échanges de compétences. On omettait de nous dire qu’elle pourrait casser aussi les équilibres socio-économiques. Petit exemple. Imaginons que je veuille louer une machine à tailler les haies. Bien sûr, avec l’économie collaborative, je vais sur une plateforme dédiée pour louer la machine, et je paye un quidam pour l’usage de l’engin. Jusque-là, pas de problème.

Mettons-nous maintenant à la place de l’entreprise qui produit l’outil : qui dit partage de ses produits dit moins d’achats, qui dit moins d’achats dit baisse du chiffre d’affaires de l’entreprise, qui dit moins de chiffres d’affaires dit recherche de marges, donc politique d’achat très agressive avec des risques sur la qualité des produits et bien sûr des conditions de travail toujours plus dégradées pour les ouvriers en bout de chaine, souvent dans les pays en voie de développement.

Ce n’est pas fini. Qui dit moins d’achats dit diminution des marges, donc difficulté de réinvestissement, donc à terme épuisement des ressources sur le marché, et plus tard, obsolescence du produit, avec des conséquences sur la vitalité de la marque. Donc, cercle vicieux : cost-killing, nouvelle baisse de qualité, nouvel abaissement du prix, nouvelle diminution des marges. Bref, appauvrissement jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Voilà ce qu’on veut comme économie ? Une économie au rabais, où le consommateur gagne à court terme – la course effrénée au moins cher -, mais où, à la fin de l’histoire, c’est toute la chaine de valeur qui se trouve affaiblie ? Et le consommateur qui se retrouve dans un monde du sous-emploi ? Ah la belle idée de l’économie P2P ! Une révolution vous dit-on…

Sauf qu’outre Atlantique, berceau de la révolution de l’économie P2P, soutenue entre parenthèses par les grands fonds de la Silicon Valley pour créer une nouvelle bulle, personne n’est dupe. À Seattle, Toronto, Chicago, Austin, Washington, etc., le citoyen se lève contre cette nouvelle économie qui supprime son emploi. Même à NYC, ville mère du capitalisme, ces plateformes P2P sont prises pour ce qu’elles sont, à savoir de l’ultra-libéralisme sous un masque citoyen.

Ailleurs dans le monde aussi, on n’est pas en reste : les Drivy, Zilock et autres Airbnb se font contraindre par les États trop conscients des dérives qu’ils sous-tendent à Bruxelles, Berlin ou Barcelone. Jusqu’à Londres, hier, où, Uber, la plateforme emblématique de cette nouvelle économie se fait taper sur les doigts pour travail salarié dissimulé. Enfin !

Enfin, les autorités locales et nationales anticipent sur le modèle social que va générer cette nouvelle société. Enfin, le politique et son bras armé juridique comprennent qu’il ne s’agit pas là de destruction/création, mais de destruction tout court. Destruction du prix donc déflation, destruction d’emplois, donc précarisation. Destruction des règles donc mise à mal du régulateur, de l’État.

Il est plus que temps qu’une régulation encadre l’usage collaboratif, que toute monétisation via une plateforme donne lieu à une comptabilisation en bonne et due forme, et que les modèles économiques de ces acteurs carnassiers soient suivis par les autorités fiscales. La « police » est encore le meilleur moyen de garantir la pérennité de notre modèle social, si précieux.

Source : Article sur Les Echos « La Karchérisation de l’économie P2P » du 1 novembre  2016

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